Auteur : P. Joseph-Marie Verlinde

Un combat ? Quel combat ?

Qui dit « combat » sous-entend que nous ne sommes pas dans le domaine de la facilité. Chaque année, le Carême nous le rappelle et nous invite à un certain entraînement pour devenir, non pas des athlètes, mais des amis fidèles du Christ.

«  Il y a un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel »

(Qo 3 ,1 ). Quarante jours pour ce faire  ne sont pas superflus ! Aucune circonstance atténuante ne sera recevable cette année, en particulier celle du manque de temps ! car du temps, le coronavirus nous en fournit à profusion….

Pour mener ce combat spirituel qui nous fera grandir aux yeux de Dieu, nous    devons faire la place, toute la place, à l’essentiel :

  • Débusquer toutes nos excuses, nos tergiversations qui nous donnent bonne conscience et nous détournent d’une nécessaire conversion ;
  • Habiter pleinement notre temps ! un luxe, quand, souvent, nous nous plaignons d’en manquer ;
  • Donner ainsi plus d’attention à ceux que nous aimons, ceux qui sont proches, éloignés, isolés ;
  • Hiérarchiser les événements que nous vivons, écarter l’accessoire pour privilégier la solidarité, respecter les gestes citoyens imposés ;
  • Retourner inlassablement à la Parole de Dieu qui reste toujours une Parole d’une actualité brûlante : «  vois aujourd’hui, je mets devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur….tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance , en aimant le Seigneur, ton Dieu, en écoutant Sa voix et en t’attachant à Lui ». ( Dt 30, 15-30 ).
  • Tenir, persévérer dans ce combat engagé individuellement et collectivement, tenir toujours allumée la flamme de l’espérance qui éclaire notre route et ravive notre foi.
  • « Enfin, que sais-je moi ? Des mots nouveaux ? Des mots parmi lesquels un mot revient, toujours le même ? Amour…amour…aimer.. ! Le ciel c’est quand on aime…aimez beaucoup…aimez encore…aimez toujours…aimez quand même ! Aimez-vous bien les uns les autres. Quand on aime, il faut sacrifier sa vie à son amour…moi, je vous montrerai comment on aime, un jour… » ( Edmond Rostand, la Samaritaine ). Ce mot qui nous permet, nous permettra de sortir gagnants de notre combat.

          «  La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure »

 ( St Bernard).

 

M.Camus (04/2020 ).

Message du Père Jean-Marie Onfray responsable national de la Pastorale de la Santé

« Je vais la conduire au désert et je parlerai à son cœur ». Cette belle invitation que l’on trouve dans la livre d’Osée donne habituellement sens à ce temps de Carême qui précède Pâques. Prendre du recul (un peu) pour vivre un silence intérieur susceptible de valoriser notre boussole spirituelle. Temps privilégié pour se laisser convertir, se laisser réconcilier. Nous risquions, une fois de plus de laisser passer l’occasion et nous voilà en résidence surveillée …chez nous !

Et l’impensable est survenu ! Un virus venu de loin et pourtant tellement proche … La revanche du grain de sable qui grippe toute la machine universelle. Tout s’arrête …ou presque tout, car la vie continue et l’armée des « invisibles » le sait bien ! Ils prennent des risques quotidiens pour subvenir à nos besoins et nous rendre service.

Nous sommes gagnés par une peur légitime. Mais la peur ( je ne parle pas de la panique !) nous montre les limites de la force, la portée de l’audace. Elle nous rappelle quelles lois nous ne pouvons violer, ce qui n’est pas permis, quelle frontière est sacrée. Elle rend évident le mystère du monde. Comme la mer, elle sait nous rappeler que certaines choses nous dépassent.

Nous courrions à la superficie de nos vies, sans prendre le temps de revenir à l’essentiel, tellement préoccupés par les urgences… et nous nous retrouvons, confinés, tournant en rond… prenant la mesure de ce qui a du « prix » au cœur de nos existences. Certains ressentent même la pertinence d’une conversion de leur mode de vie, de valoriser d’autres priorités.

Confinés, nous découvrons ce que vivent bien des personnes (malades, handicapées, très âgées, prisonnières…) qui sont habituellement privées de cette liberté de bouger, de voyager, de multiplier les expériences. Dans la solitude subie elles n’ont plus que les rêves pour s’évader. Et le confinement redouble cette solitude en interdisant pour des raisons sanitaires les visites. Allons-nous prendre conscience qu’elles ne peuvent vivre sans nous ?

Ce confinement manifeste l’inégalités de nos conditions d’existence entre ceux qui ont une maison et ceux qui doivent se supporter dans un appartement en ville (et ceux qui n’ont pas de toit !). L’inégalité est plus flagrante dans la mission nouvelle confiée aux parents de soutenir le travail de leurs enfants. Mais les inégalités se vivent aussi dans le rapport à la parole, la capacité de verbaliser les sentiments, la force de relativiser certaines informations dont nous sommes abreuvés !

Cette crise sanitaire sans précédent nous fait prendre conscience de l’importance du monde de la santé. Souvenons-nous de tous ces professionnels en grève, pendant des mois, qui ne pouvaient faire entendre leurs souffrances devant les injonctions contradictoires : toujours plus avec moins de moyens ! Nous en faisons aujourd’hui des « héros »… Puissions-nous découvrir leur continuelle disponibilité, en particulier lorsqu’ils prennent soin de nos corps, en toutes circonstances !

Nous nous pensions autonomes et forts (souvenons-nous de la manière dont nous parlions des personnes dépendantes !), et nous prenons conscience de notre fragilité qu’il faut apprivoiser. La fragilité n’est pas une fin qu’il faudrait désirer, mais elle est une réalité avec laquelle nous devons travailler. Sa reconnaissance est aussi la condition pour respecter la fragilité de l’autre pour ne pas entrer dans des relations perverses d’emprise et de domination.

« Restez chez vous »… l’injonction, qui nous est faite, rejoint l’invitation évangélique à se retirer dans le secret de sa chambre. Mais il est plus facile de fermer sa porte que de faire ce chemin vers son cœur (sans doute le plus beau des pèlerinages !). Comment ne pas souhaiter à chacun de le vivre pleinement cette année. « Demain, ne sera plus comme avant » : à condition que nous nous convertissions et que nous nous laissions habiter par Celui qui est « le Chemin, la Vérité et la Vie » et qui veut faire sa demeure en nous.

Ce temps d’épreuve pourra conduire certains à s’éloigner d’un Dieu qui ne nous protège pas au quotidien de l’adversité. Mais, je sais que le silence est aussi l’espace où Dieu peut se dire, dans la fragilité d’un léger souffle, d’une brise salutaire qui nous bouscule et nous libère. Nous allons vivre les « jours saints » de manière bien particulière, dans une communion invisible. Une part de la dimension religieuse et de réunir, de relier … ce temps peut en redire l’urgence !

 

Jean Marie ONFRAY        Tours, ce 28 mars 2020

Essai de théologie épidémiologique – Mgr Jean-Pierre Batut

PETITE THÉOLOGIE POUR TEMPS D’ÉPIDÉMIE : UN « CHÂTIMENT DIVIN » ?

Par Mgr Jean-Pierre Batut, évêque de Blois

Dans l’interview qu’a publiée La Nouvelle République du 21 mars, je disais : « Je ne souscris pas du tout à l’idée qu’il s’agirait d’un châtiment divin, ce qui est théologiquement absurde. » Je ne renie évidemment pas cette phrase, mais en lisant certains propos ici ou là, il m’apparaît nécessaire de l’expliciter davantage.

On peut en effet se poser deux séries de questions :

1/ Si le mal en général et les catastrophes naturelles en particulier (à supposer que la catastrophe sanitaire présente soit tout à fait naturelle) ne viennent pas de Dieu, d’où viennent-elles ? Et si Dieu peut les empêcher, pourquoi ne le fait-il pas ?

2/ La Bible nous présente volontiers les catastrophes comme un châtiment : faut-il dire que la Bible se trompe ? Et si elle dit vrai, l’Église a-t-elle raison de dire le contraire ? Ne le fait-elle pas pour essayer de rassurer les gens, ou de « sauver » ses textes sacrés ? D’ailleurs, n’a-t-elle pas longtemps pris ces textes « au premier degré » pour les mettre au service d’une « pastorale de la peur » ?

Commençons par la deuxième série de questions pour esquisser une réponse à la première.

Prenons l’exemple sans doute le plus connu, celui du Déluge (Genèse 6-8). Le récit débute bien comme un récit de châtiment : « Le Seigneur vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre… Il se repentit d’avoir fait l’homme… Et le Seigneur dit : « Je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés… car je me repens de les avoir faits ». » Donc, constatant que les hommes ne sont pas dignes de l’existence que Dieu leur a donnée, Dieu décide de les faire disparaître. C’est comme s’il se disait : « J’ai eu tort de me lancer dans cette aventure de créer des êtres libres, puisqu’ils ne font que du mal. On ne m’y reprendra plus ! » On efface tout… et on ne recommencera pas !

Le récit du Déluge, rempli d’anthropomorphismes (= des manières de présenter Dieu comme s’il était humain, sujet à des changements d’humeur, à des hésitations, etc.) et de clins d’œil au lecteur, débute effectivement ainsi. Cependant dès le verset suivant intervient un élément nouveau : « Mais Noé avait trouvé grâce aux yeux du Seigneur ». Pourquoi cela ? Parce que « Noé était un homme juste, intègre parmi ses contemporains, et il marchait avec Dieu. » Ainsi, à cause d’un seul homme juste, le projet de Dieu se modifie. Et c’est la célèbre histoire de l’arche : non seulement Dieu sauve Noé, mais il sauve sa famille, et il sauve avec elle les représentants de toute les espèces vivantes. Ce que l’humanité n’arrive pas à faire en notre temps (puisque à cause d’elle les espèces disparaissent les unes après les autres de la terre), Dieu le fait grâce à Noé et avec lui. Par le fait même, Dieu renonce à tirer un grand trait sur sa création : il lui donne un nouveau départ. Le Déluge, qui se présente comme un acte de châtiment si on le lit superficiellement, est en fait un acte de salut. C’est d’ailleurs ainsi que l’interprètera la première lettre de saint Pierre en expliquant que le Déluge était la prophétie… du baptême, « ce baptême qui vous sauve à présent… par la résurrection de Jésus-Christ qui a accepté la mort pour que nous héritions de la Vie éternelle » (1 Pierre 3, 21-22).

On pourrait faire le même constat avec d’autres passages, la Tour de Babel par exemple (Genèse 11), et c’est bien ainsi que la tradition juive et chrétienne la plus authentique interprète ces récits : ce sont toujours des récits de salut. On peut donc dire que ceux qui y voient autre chose ne savent pas lire le texte biblique : ils en font une lecture dite « fondamentaliste », que l’Église catholique a qualifiée de « suicide de l’intelligence ». On ne saurait être plus clair !

Faisons un pas de plus en soulignant deux choses très intéressantes. La première, c’est que Dieu ne repart jamais à zéro pour faire autre chose : cela veut dire que la création est certes pervertie, abîmée par le péché, mais qu’elle demeure « récupérable » – en termes plus précis, sauvable.

La deuxième, c’est que pour qu’il y a une condition pour qu’elle puisse être sauvée : il faut trouver quelque part au moins un ami de Dieu – une liberté humaine qui accueille ce salut au nom de tous. Et s’il n’y en a pas ? Eh bien, Dieu se chargera lui-même d’en fournir un ! C’est cela, le salut en Jésus-Christ : « Si, par la faute d’un seul, la multitude est morte, combien plus… le don conféré par la grâce d’un seul homme, Jésus-Christ [se répand] en abondance sur la multitude ! » (Romains 5, 15). Jésus est le vrai Noé, le Noé définitif. Jadis, Dieu lui-même avait fermé sur Noé la porte de l’arche (Genèse 7, 16), et « le vingt-septième jour du second mois » (8, 14) Noé en était ressorti : un jour, on fermera sur Jésus la porte du tombeau, et le troisième jour il en ressortira ressuscité. Du « châtiment » de la croix, Dieu a tiré le salut.

Essayons maintenant d’aborder la première série de questions.

Ces questions sont redoutables. C’est le mystère du mal, le plus insoluble de tous – ce mal que Dieu, disait Paul Claudel, n’est pas venu « expliquer », mais remplir de sa Présence avec Jésus en croix. Même s’il est impossible d’y répondre de manière définitive (qui d’ailleurs l’a jamais fait ?), osons esquisser une réponse en les abordant sous l’angle de la non-intervention de Dieu devant le mal : pourquoi Dieu laisse-t-il le mal se déchaîner ?

Il est curieux de voir que des situations extrêmes de déchaînement du mal font perdre la foi aux uns, et la renforcent au contraire chez d’autres. C’est ainsi que, dans les camps d’extermination nazis, il y a eu des gens pour cesser définitivement de croire en Dieu (« s’il existait il ne permettrait pas ces horreurs ») et d’autres pour agir avec une générosité, un héroïsme, qu’ils puisaient dans une foi inentamée. De tels actes se sont multipliés : il n’y a pas eu que saint Maximilien Kolbe…

Sans entrer dans des détails trop complexes, on peut dire qu’il y a deux manières d’expliquer le rapport de Dieu à sa création. Certains disent : à chaque moment, il intervient ; c’est lui qui « crée le bien et crée le mal » (Isaïe 45, 6-7) ; c’est lui qui guide la balle du tueur pour lui faire atteindre le cœur de la victime, etc. D’autres disent : pas du tout ! Dieu a donné la chiquenaude initiale, mais maintenant il laisse sa création poursuivre sa course toute seule. Il n’a aucune responsabilité dans ce qui se passe au long du temps : il s’est absenté du monde en le créant. Les uns et les autres, comme souvent, disent quelque chose de juste, mais aussi d’unilatéral.

Lorsqu’il crée, Dieu met en mouvement l’histoire de l’univers et notre propre histoire ; mais il ne s’en évade pas pour autant : – D’un côté Dieu ne détermine rien, il n’est pas aux télécommandes comme dans les jeux vidéo : c’est le meurtrier, et non Dieu, qui décide de tuer et qui tue ; c’est saint Martin, et non Dieu, qui décide de donner à un pauvre la moitié de son manteau et qui la lui donne. – Mais d’un autre côté Dieu accompagne l’histoire des hommes et, tout en respectant leur liberté, il intervient dans cette histoire. Il n’intervient pas à distance comme un « deus ex machina » : il le fait en s’adressant à des libertés humaines.

Je crois que la seule religion qui est capable de rendre compte de ces deux aspects en même temps est la religion biblique, juive et chrétienne. Elle seule, en effet, nous présente un Dieu auquel nous ne nous attendions pas : il est le Très-Haut, le Tout Autre, et en même temps plus intime à nous que nous-mêmes (selon le mot de saint Augustin). Les exemples abondent : quand son peuple opprimé en Égypte l’a pratiquement oublié et a cessé de croire qu’il pouvait intervenir en sa faveur, Dieu appelle Moïse (Exode, chapitre 3). Mais on voit bien que lorsqu’il appelle Moïse, il doit d’abord le convaincre d’accepter la mission qu’il lui confie, et que ce n’est pas gagné d’avance : si Moïse ne finissait pas par dire oui, jamais le peuple ne serait délivré. La Bible et l’histoire du salut se seraient arrêtées là. Et que dire du « oui » de Marie, et que dire du « oui » du Christ lui-même ! Vues à travers les yeux des athées, l’histoire humaine et chacune de nos vies peuvent en effet apparaître comme elles nous sont décrites dans la tirade du Macbeth de Shakespeare : « La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur qui se pavane et s’agite une heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

Comme ils sont malheureux, ceux pour qui la vie n’est que cela, et qui, pour combler ce vide, s’étourdissent dans de faux bonheurs ! Ou pire encore, se prennent à détester ceux qui leur parlent de Dieu et de vie éternelle ! Mais comme ils sont malheureux aussi ceux qui, tout en professant extérieurement une foi convenable, tout en allant à la messe de temps en temps, tout en faisant baptiser leurs enfants et en les envoyant au catéchisme (pas trop longtemps, il y a tellement de choses plus importantes…) ne voient dans la foi qu’une vague assurance pour l’au-delà (car « on ne sait jamais ») dont il sera toujours temps de se souvenir quand on sera à l’agonie : « je m’en occuperai plus tard ! »

Quand on lit la Bible en vrai croyant et en faisant usage de son intelligence (car le Texte saint s’adresse en même temps à notre foi et à notre raison), on est stupéfait de voir Dieu se faire à ce point dépendant de la réponse des hommes, et les associer étape après étape à son œuvre de salut. Cette manière de faire porte un nom : elle s’appelle l’alliance. Beaucoup de religions affirment l’existence d’un Dieu personnel ; un certain nombre affirment l’existence d’un Dieu créateur ; mais la religion biblique est la seule à affirmer que Dieu fait alliance avec les hommes pour les sauver et les unir à lui, et qu’il ne le fera pas sans eux.

Est-ce que tout cela répond à la question « pourquoi Dieu n’empêche-t-il pas le mal ? » En partie seulement. Nous pensons spontanément que Dieu peut anéantir le mal un peu comme nous éteignons notre téléviseur à distance avec notre télécommande. Mais l’univers et l’humanité ne sont pas un appareil qu’on allume et qu’on éteint, et la relation de Dieu avec nous est très différente de celle que nous avons avec les produits de notre technique.

Ici, il faut que j’introduise un mot que je n’aime pas utiliser trop vite parce qu’il est souvent utilisé à tort et à travers : le mot amour. Tout ce que je viens de dire repose, en effet, sur le fait que Dieu nous aime. Voilà pourquoi il nous sollicite sans nous contraindre, sans nous commander à distance comme nous commandons notre téléviseur, et voilà pourquoi il nous associe à son combat contre le mal, ce combat qu’il a déjà livré et remporté dans la Pâque de son Fils.

Et la « catastrophe » du coronavirus dans tout ça ?

Nous vivons dans un monde que nous voudrions maîtriser par la technique, mais dont le fonctionnement nous échappe de toutes parts. Là encore, on peut le regarder de deux manières : comme une machine régie par des lois physiques et mathématiques dont il suffirait d’augmenter la précision pour tout maîtriser (« écoutons ceux qui savent ! » disait le président Macron – mais le problème c’est qu’ils ne savent pas tout) ; ou encore comme la « branloire pérenne [où] toutes choses branlent sans cesse » dont parlait Montaigne, et qui au fond, même si nous en dégageons des lois, est un mystère d’incohérence impossible à déchiffrer.

En réalité, par son caractère éphémère, inachevé, en partie chaotique, ce monde nous adresse un message. Il nous dit qu’il n’est pas encore lui-même, que sa perfection est en avant de lui, dans un avenir qui lui est promis : « La création tout entière gémit en travail d’enfantement » écrit saint Paul (Romains 8, 22). « Ce tohu-bohu nous rappelle que la création n’est pas faite pour elle-même, mais pour l’homme, qu’elle est un héritage » (Jean-Miguel Garrigues) dont nos libertés peuvent faire usage pour le meilleur et pour le pire, et qu’elle n’est pas notre demeure définitive… Et saint Paul ajoute que la création n’est pas seule à gémir : « Nous-mêmes, qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons nous aussi intérieurement dans l’attente de la rédemption de notre corps » (8, 23). Nous aussi, nous sommes « en travail » : ce qui peu à peu se forme en nous, c’est l’humanité nouvelle recréée à l’image du Fils bien-aimé. Jésus a séjourné trois jours dans le tombeau, non comme un cadavre en décomposition, mais comme le grain de blé qui meurt pour donner beaucoup de fruit : dans le Samedi Saint de l’histoire de l’Église, nous sommes en germination, nous aussi, en vue de la gloire sans prix qui nous est promise.

Mais à l’intérieur de cette création il y a des catastrophes. Le sens premier du verbe grec qui correspond à ce mot est très instructif : il signifie « retourner », comme on retourne le sol avec une charrue, et par extension « mettre sens dessus dessous », « bouleverser ». Quand Jonas parcourt Ninive pendant quarante jours, il ne dit pas « encore quarante jours et Ninive sera détruite », mais « encore quarante jours et Ninive sera bouleversée » (Jonas 3, 4). Et que se passe-t-il alors ? « Les gens de Ninive crurent en Dieu ; ils publièrent un jeûne et se revêtirent de sacs depuis le plus grand jusqu’au plus petit » (3, 5). En un mot, ils se convertissent ! Ils ont su tirer parti de la « catastrophe », ils se sont laissé « bouleverser ». La « catastrophe » n’est pas d’abord destruction, elle est d’abord bouleversement : nous l’expérimentons en ce moment si particulier de l’épidémie où notre vie est bouleversée de fond en comble et où plus rien ne tient de ce sur quoi nous nous appuyons d’habitude.

Mais le plus important n’est pas la catastrophe elle-même : c’est l’interprétation que nous en faisons.

– Nous pouvons y voir simplement quelque chose de fâcheux ou de dramatique, qui tient en échec nos capacités humaines, médicales en l’occurrence.

– Nous pouvons y voir un châtiment. Au risque de choquer certains d’entre vous, je dirai que ce n’est pas totalement faux ! Mais attention : ici, le mot châtiment signifie les conséquences d’un comportement mauvais : par exemple, si je conduis imprudemment j’aurai un accident – qui sera la punition de ma manière de conduire, punition que je m’infligerai à moi-même.

– Nous pouvons y voir enfin un événement dont les causes nous échappent en partie, mais dans lequel Dieu nous fait signe pour que nous revenions à Lui. Les trois lectures peuvent coexister : le coronavirus est un fléau qui pour le moment nous trouve impuissants à le combattre. Il est aussi la conséquence de comportements que nous considérions comme allant de soi et qu’il nous faudra remettre en question : la circulation sans répit, sans entraves, sans régulation, des hommes et des choses ; la « religion du flux » (Sylvain Tesson) et du profit… Il cache aussi un signe de Dieu qu’il nous faut déchiffrer et qui est un appel à une vie différente.

Quel appel Dieu nous adresse-t-il ?

Il y aurait beaucoup à dire sur cet appel à une vie différente. Qu’avait donc notre vie jusque-là de si répréhensible, après tout ? À chacun de s’examiner et de tenter de répondre. Mais s’il me faut qualifier ce qui me semble être la conversion fondamentale à laquelle nous sommes appelés, je la qualifierai par le mot démesure.

« La modernité », écrivait Albert Camus dès 1948, « a fait sombrer l’Europe dans la démesure ». Qu’est-ce donc que la démesure ? C’est le fait d’oublier les limites. D’oublier que nous sommes des êtres limités, que l’univers ne nous est pas soumis, que nous ne sommes pas Dieu. C’est ce que dénonçait une grande figure du XXe siècle, Hannah Arendt : « L’homme moderne a fini par en vouloir à tout ce qui est donné, même sa propre existence. À en vouloir au fait même qu’il n’est pas son propre créateur, ni celui de l’univers. Dans ce ressentiment fondamental, il refuse de percevoir rime ni raison dans le monde donné. Toutes les lois simplement données à lui suscitent son ressentiment. Il pense ouvertement que tout est permis et croit secrètement que tout est possible. » Nous ne sommes pas Dieu. Nous ne sommes que des hommes. Mais nous sommes aimés de Dieu, et il ne renonce pas à nous faire comprendre que c’est en Lui seul que nous pouvons trouver un bonheur indestructible. Mais pour cela il nous faut rendre les armes, accepter de recevoir ce bonheur et accepter d’avoir besoin d’être sauvés.

J’ai cité jusqu’ici des auteurs non chrétiens (mais qui connaissaient et respectaient le christianisme, à la différence de ce qui arrive trop souvent aujourd’hui). Je terminerai en citant l’Évangile :

« À ce moment, quelques-uns vinrent rapporter [à Jésus] ce qui était arrivé aux Galiléens, dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs victimes. Prenant la parole, il leur dit : « Pensez-vous que ces Galiléens aient été de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir souffert de la sorte ? Non, je vous le dis ; mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. Ou bien ces dix-huit personnes, sur qui est tombée la tour de Siloé et qu’elle a tués, pensez-vous que leur faute était plus grande que celle de tous les autres habitants de Jérusalem ? Non, je vous le dis ; mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » (Luc 13, 1-5)

Vous périrez tous « de même » : même si vous mourez dans votre lit, vous périrez comme eux sans que votre mort ait un sens, parce que votre vie n’en aura pas eu non plus. La mort de Jésus, au contraire, a été remplie de sens : Jésus savait très bien pourquoi il donnait sa vie. Si nous vivons nous aussi de telle manière que notre vie donne sens à notre mort, la mort ne pourra pas avoir le dernier mot sur nous. C’est le plus grand service que nous ayons à rendre, comme disciples de Jésus, à notre humanité sans espérance.

… à domicile !

Faire un don à ma paroisse !

En cette période de confinement, la mission de l’Eglise et la vie de nos paroisses continuent « autrement » et nous sommes contraints de trouver des manières différentes de participer à la vie de l’Eglise.

L’évêché met désormais à notre disposition la possibilité de faire un don en ligne pour la quête, pour une offrande de messe ou pour faire brûler un cierge, pour la paroisse de notre choix. En cliquant ci-dessous, vous basculerez sur une plateforme sécurisée de don.

https://montpellier.catholique.fr/index.php/actus/1724-faire-un-don-a-votre-paroisse

Préparons la liturgie de la Parole de ce 5ème dimanche de Carême

Fil rouge de la liturgie de ce jour :

 

Pour ce dernier dimanche avant la Semaine sainte, la liturgie nous propose de méditer sur le retour à la vie de Lazare. Alors que Jésus va bientôt entrer dans sa Passion, l’Église nous rappelle ainsi que Jésus a vaincu la mort, pour devenir le Seigneur de la Vie.

Nous pouvons lire dans cet épisode une image du baptême, par lequel Jésus nous a fait sortir du tombeau du péché ; mais c’est également une annonce de la résurrection finale.

 

Lectures de la Messe :

 

Ez 37,12-14 – Le peuple mort va revivre

Ps 130,1 – Auprès du Seigneur est la grâce, la pleine délivrance

Rm 8,8-11 – Celui qui a ressuscité Jésus vous donnera la vie

Jn 11,1-45 – Mort et retour à la vie de Lazare

 

Introduction aux lectures :

 

Première lecture

Pendant l’épreuve de l’Exil à Babylone, le prophète Ezéchiel s’adresse aux Hébreux qui ont perdu toute espérance. Par la voix de son prophète, le Dieu d’Israël promet d’intervenir. Il ouvrira bientôt le tombeau de l’Exil et fera revenir son peuple sur sa Terre. Après l’accomplissement historique de cet oracle sous Cyrus (Esd 1,1), cette parole d’espérance a traversé les siècles, pour trouver son plein accomplissement dans la résurrection du Christ, préfigurée par celle de Lazare.

 

Psaume

En écho à la promesse d’Ezéchiel, le Psaume 130 (129) exprime l’espérance du pécheur de ne pas être abandonné par son Dieu. Sa supplication (écoute mon appel !), est empreinte d’une paisible confiance (près de toi se trouve le pardon ; oui près du Seigneur est l’amour) en Celui qui seul peut le sauver (si tu retiens les fautes, qui subsistera ?). Aussi guette-t-il plein d’espérance l’aube du jour où Dieu interviendra pour l’arracher à la mort du péché (c’est lui qui rachètera Israël de toutes ses fautes).

 

Seconde lecture

Saint Paul nous rappelle que depuis notre baptême, l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en nous. Dès lors qu’aurions-nous à craindre ? Certes notre corps reste marqué par la mort à cause du péché, mais le Christ qui a assumé notre mort, nous donnera part, dans l’Esprit, à sa Vie de ressuscité.

 

Evangile

Ces images de la victoire de la vie sur la mort culminent dans le récit de la résurrection de Lazare dans lequel Jésus révèle qu’il est le Seigneur de la vie (Moi, je suis la résurrection et la vie). Certes Lazare ne ressuscite pas au sens théologique du terme : être ressuscité signifie participer à la vie même de Dieu, sur laquelle la mort n’a plus de prise. Lazare est revenu à la vie naturelle, qu’il devra déposer plus tard pour participer à la vie du Christ ressuscité au-delà du voile de la mort. Ce dernier « signe » nous révèle que le Christ n’est pas venu pour supprimer la mort, mais pour l’assumer, et par sa résurrection, ouvrir un passage vers le Père, Source de la Vie véritable : « Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. » Comme à Marthe, en ce dernier dimanche avant les Rameaux et la semaine sainte, Jésus nous pose la question : « Crois-tu cela ? »

 

« À Marthe qui pleure la mort de son frère Lazare, Jésus dit : Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? Celui qui croit, voit ; il voit avec une lumière qui illumine tout le parcours de la route, parce qu’elle nous vient du Christ ressuscité, étoile du matin qui ne se couche pas » (Pape François, Lumen Fidei, 1).

Porter le souci des personnes isolées…

Chers amis,

Nous pouvons nous retrouver dans la prière en participant en direct aux liturgies du Monastère ;

les parents des enfants du catéchisme reçoivent régulièrement des jeux à vivre en famille et qui permettent de poursuivre la découverte de l’Évangile ;

beaucoup d’entre vous se retrouvent en communautés d’affinité sur les réseaux sociaux ;

mais portons-nous suffisamment le souci de rejoindre les personnes isolées ?

Je pense en particulier aux personnes âgées qui n’ont pas l’habitude des nouveaux moyens de communication.

Je suis sûr qu’en réfléchissant bien, nous trouverons l’une ou l’autre personne à qui téléphoner pour lui demander de ses nouvelles, prendre un temps d’échange fraternel, de manière à l’arracher à son isolement.

Que l’Esprit Saint nous éclaire et nous oriente vers les personnes qu’Il veut confier à notre sollicitude !

P. Joseph-Marie

Horaires des offices diffusés en direct

Voici les horaires des offices que nous prévoyons de diffuser en direct, en semaine et le dimanche :

En semaine :

7h30 : Laudes

12h : messe

15h : chapelet de la Miséricorde, suivi d’une heure d’adoration

18h : Vêpres

Dimanche :

7h30 : Laudes

11h : messe

17h : chapelet suivi des vêpres, puis d’une heure d’adoration.

Pour se connecter :

Aller sur Youtube      

Taper : « En direct de Puimisson »     

[Nous ne diffuserons pas la prière du chapelet, mais vous pouvez la retrouver sur le site de Lourdes : https://www.lourdes-france.org/tv-lourdes/]

La Speranza

Beau texte d’une religieuse française et directrice d’un foyer de jeunes filles à Milan.

 

La Speranza

La Speranza en Italie ces jours-ci, c’est le ciel d’un bleu dépollué et provocant, c’est le soleil qui brille obstinément sur les rues désertes, et qui s’introduit en riant dans ces maisonnées qui apprennent à redevenir familles.

La Speranza ce sont ces post-it anonymes par centaines qui ont commencé à couvrir les devantures fermées des magasins, pour encourager tous ces petits commerçants au futur sombre, à Bergame d’abord, puis, comme une onde d’espérance – virale elle aussi – en Lombardie, avant de gagner toute l’Italie : « Tutto andrà bene » *

La Speranza c’est la vie qui est plus forte et le printemps qui oublie de porter le deuil et la peur, et avance inexorablement, faisant verdir les arbres et chanter les oiseaux.

La Speranza ce sont tous ces professeurs exemplaires qui doivent en quelques jours s’improviser créateurs et réinventer l’école, et se plient en huit pour affronter avec courage leurs cours à préparer, les leçons on line et les corrections à distance, tout en préparant le déjeuner, avec deux ou trois enfants dans les pattes.

La Speranza, tous ces jeunes, qui après les premiers jours d’inconscience et d’insouciance, d’euphorie pour des « vacances » inespérées, retrouvent le sens de la responsabilité, et dont on découvre qu’ils savent être graves et civiques quand il le faut, sans jamais perdre créativité et sens de l’humour : et voilà que chaque soir à 18h, il y aura un flash-mob pour tous… un flash-mob particulier. Chacun chez soi, depuis sa fenêtre… et la ville entendra résonner l’hymne italien, depuis tous les foyers, puis les autres soirs une chanson populaire, chantée à l’unisson. Parce que les moments graves unissent.

La Speranza, tous ces parents qui redoublent d’ingéniosité et de créativité pour inventer de nouveaux jeux à faire en famille, et ces initiatives de réserver des moments « mobile-free » pour tous, pour que les écrans ne volent pas aux foyers tout ce Kairos qui leur est offert.

La Speranza – après un premier temps d’explosion des instincts les plus primaires de survie (courses frénétiques au supermarché, ruée sur les masques et désinfectants, exode dans la nuit vers le sud…) – ce sont aussi les étudiants qui, au milieu de tout ça, ont gardé calme, responsabilité et civisme… qui ont eu le courage de rester à Milan, loin de leurs familles, pour protéger leurs régions plus vulnérables, la Calabre, la Sicile… mais surtout qui résistent encore à cet autre instinct primaire de condamner et de montrer du doigt pleins de rage ou d’envie, ceux qui n’ont pas eu la force de se voir un mois isolés, loin de leur famille, et qui ont fui.

La Speranza c’est ce policier qui, lors des contrôles des « auto-certificats » et tombant sur celui d’une infirmière qui enchaîne les tours et retourne au front, s’incline devant elle, ému : « Massimo rispetto ».

Et la Speranza bien sûr, elle est toute concentrée dans cette « camicia verde » des médecins et le dévouement de tout le personnel sanitaire, qui s’épuisent dans les hôpitaux débordés, et continuent le combat. Et tous de les considérer ces jours-ci comme les véritables « anges de la Patrie ».

Mais la Speranza c’est aussi une vie qui commence au milieu de la tourmente, ma petite sœur qui, en plein naufrage de la Bourse, met au monde un petit Noé à deux pays d’ici, tandis que tout le monde se replie dans son Arche, pour la « survie », non pas des espèces cette fois-ci, mais des plus vulnérables.

Et voilà la Speranza, par-dessus tout : ce sont ces pays riches et productifs, d’une Europe que l’on croyait si facilement disposée à se débarrasser de ses vieux, que l’on pensait cynique face à l’euthanasie des plus « précaires de la santé » … les voilà ces pays qui tout d’un coup défendent la vie, les plus fragiles, les moins productifs, les « encombrants » et lourds pour le système-roi, avec le fameux problème des retraites…

Et voilà notre économie à genoux. À genoux au chevet des plus vieux et des plus vulnérables.
Tout un pays qui s’arrête, pour eux…

Et en ce Carême particulier, un plan de route nouveau : traverser le désert, prier et redécouvrir la faim eucharistique. Vivre ce que vivent des milliers de chrétiens de par le monde. Retrouver l’émerveillement. Sortir de nos routines…

Et dans ce brouillard total, naviguer à vue, réapprendre la confiance, la vraie. S’abandonner à la Providence.

Et apprendre à s’arrêter aussi. Car il fallait un minuscule virus, invisible, dérisoire, et qui nous rit au nez, pour freiner notre course folle.

Et au bout, l’espérance de Pâques, la victoire de la vie à la fin de ce long carême, qui sera aussi explosion d’étreintes retrouvées, de gestes d’affection et d’une communion longtemps espérée, après un long jeûne.

Et l’on pourra dire avec saint François « Loué sois-Tu, ô Seigneur, pour fratello Coronavirus, qui nous a réappris l’humilité, la valeur de la vie et la communion ! ».

Courage, n’ayez pas peur : Moi, j’ai vaincu le monde ! (Jn 16, 33)

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* “Il peccato è inevitabile, ma tutto sarà bene, e ogni sorta di cose sarà bene.

[…] Dal momento che ho trasformato in bene il danno più grande, dovete dedurre che trasformerò in bene qualsiasi altro male, che di quello è più piccolo”.

Giuliana di Norwich, Libro delle Rivelazioni